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Smelly maps

Quelles sont les odeurs de nos villes et peut-on les cartographier ?
enfant sentant une fleur

enfant sentant une fleur

Dans les années 1980, lorsque le quartier de la gare du Midi n’avait pas encore l’aspect qu’on lui connait à l’heure actuelle, on pouvait y sentir une forte odeur de chocolat ou de bière selon que le vent soufflait du nord en provenance de la chocolaterie Côte d’Or ou du sud en passant par la brasserie Wielemans-Ceuppens. Un dicton populaire prétendait d’ailleurs que c’était signe de drache si ça sentait le chocolat…

L’anecdote serait anodine si elle ne révélait pas une réalité vivante… un paysage est vécu par tous les sens et pas uniquement par la vue. Le trafic aérien, la circulation routière, les cloches des églises sont des indices de l’existence de paysages sonores. La texture du sol, la pente du terrain, la température de l’air nous font prendre conscience de l’existence de paysages tactiles. Les odeurs de chocolat, de bière, de nourriture, de végétation, de gaz d’échappements, de poubelles, d’excréments, de vomi attestent de l’existence de paysages olfactifs.

Alors que les caractéristiques spatiales basées sur la perception visuelle sont généralement privilégiées lorsqu’on veut aménager, transformer ou simplement décrire les villes, les quelques exemples mentionnés ci-dessus montrent qu’un environnement urbain peut être délimité par des contours sonores, tactiles ou olfactifs qui s’entrelacent.

Je vous invite dans la suite du texte à faire un petit détour par le monde des odeurs pour découvrir quelques tentatives qui ont été effectuées pour matérialiser ces paysages insolites au moyen de cartes géographique, notamment.

Un tel objectif n’est pas simple à atteindre. L’un des principaux obstacles concerne la nature subjective de l’odorat qui pose la question de la fiabilité de la mesure des odeurs, mesure dont les résultats sont nécessaires comme données de base pour la cartographie. D’autres facteurs comme la dynamique de propagation des odeurs, la volatilité des molécules odorantes, les conditions météo et la topographie accentuent les difficultés que l’on peut rencontrer pour dresser des cartes olfactives tangibles.

Grâce à leur projet « Smelly Maps : The digital life of urban smellscapes », une équipe de chercheurs venant de divers horizons universitaires nous prouve qu’un tel objectif n’est pas inconcevable. À partir de dizaines de milliers de données collectées sur les réseaux sociaux Flickr, Instagram et Twitter, ils ont cartographié les ambiances olfactives de plusieurs grandes villes européennes et américaines (Londres, Amsterdam, Paris, Barcelone, New York…) sur base du fond de plan Openstreetmap. Pour atteindre cet objectif, les données collectées auprès des réseaux sociaux devaient être géoréférencées et accompagnées de commentaires. À l’heure actuelle, le moindre smartphone permet d’enregistrer, consciemment ou inconsciemment, ces informations avant qu’elles ne soient postées sur les réseaux sociaux. Les commentaires recueillis de cette manière ont été comparés à un dictionnaire composé de 285 termes caractérisant les ambiances olfactives urbaines.  L’élaboration d’un tel dictionnaire était une étape préalable indispensable pour disposer d’un corpus valable permettant de classer les odeurs en fonction de thématiques susceptibles d’être cartographiées. La classification utilisée par nos chercheurs a été inspirée par les travaux de Victoria Henshaw de l’Université de Manchester qui a élaboré une classification composée de 11 catégories d’odeurs. Cette classification a été construite sur base d’informations collectées sur le terrain lors de promenades olfactives (smellwalks), effectuées avec des groupes de personnes ayant servi de cobayes. Au cours de ces excursions, les « promeneurs » devaient identifier et décrire les odeurs perçues. Pour valider scientifiquement cette classification, les promenades ont suivi plusieurs fois les mêmes itinéraires prédéfinis à des saisons différentes.

Étant donné le caractère subjectif du sens de l’odorat, l’élaboration de la classification des odeurs a sans doute été l’une des étapes les plus complexes. Les scientifiques estiment qu’Homo Sapiens (c’est-à-dire nous depuis +/-200.000 ans !) a perdu environ 60% de ses gènes olfactifs depuis qu’il existe. Malgré cela, il nous reste +/-350 gènes dont +/-50% sont polymorphes, c’est-à-dire qu’ils peuvent exister individuellement sous des formes différentes. Avec un tel bagage génétique, et en se basant sur toutes les combinaisons possibles, nous sommes potentiellement en mesure de percevoir un billion d’odeurs différentes… Statistiquement, il y a donc peu de chances que deux observateurs perçoivent une odeur de la même manière. Cet exemple démontre la difficulté d’élaborer une classification robuste et fiable des odeurs.

La palette des 10 catégories d’odeurs (nourriture, déchets, émissions, produits synthétiques, tabac, nettoyage, animaux, métro, industrie, nature) adoptée par nos chercheurs à partir des travaux de Victoria Henshaw a permis de classer les termes contenus dans les messages recueillis sur les réseaux sociaux.
Visuellement, la classification se présente sous la forme d’une roue qui montre les relations entre les mots ayant une connotation olfactive et les 10 catégories.

Comme les messages retenus devaient être géoréférencés, il devenait relativement simple, en les agrégeant par tronçons de rues, de leur attribuer la couleur de la catégorie olfactive la plus nombreuse pour chaque tronçon afin de produire des cartes thématiques significatives. La Smelly map de Barcelone en est un bel exemple.

De telles cartes enrichissent la vision et la réflexion que l’on peut avoir sur les usages possibles des espaces urbains en tenant compte des odeurs. Elles peuvent ainsi nous aider à comprendre que les ambiances olfactives contribuent dynamiquement à la définition et à la compréhension de l’espace urbain.

Dans un autre registre, l’office du tourisme de la ville de York en Angleterre a compris les bénéfices qu’il pouvait tirer des caractéristiques olfactives locales. Il a publié un guide touristique olfactif « Smell York » qui permet de découvrir au fil des pages les odeurs emblématiques de la ville. Il suffit pour cela de gratter chacune des 12 pages, une par mois, pour que les odeurs soient révélées. Les odeurs de fleurs ont, par exemple, été choisies pour caractériser le mois de février en pensant sans doute au retour prochain du printemps. Pour le mois de janvier, c’est l’odeur de vieux livres qui a été choisie, fort probablement pour rappeler le plaisir de la lecture au coin du feu pendant les longues soirées d’hiver.  C’est un mélange d’odeurs de vanille, de bois et de poussière qui a été retenu pour caractériser cette ambiance. Les puristes qui ne peuvent se passer d’une explication scientifique précise peuvent consulter le site web du professeur de chimie Andy Brunning. La formule chimique de l’odeur de vieux livre y est décrite. Elle contient principalement du furfural, de la vanilline, du benzaldéhyde, de l’éthylbenzène, du toluène, du 2-éthyl hexanol... On peut imaginer l’influence hallucinante que peut avoir un tel cocktail d’effluves sur la lecture de l’édition de 1860 des Paradis artificiels de Charles Baudelaire, et qui plus est, s’il est en plus accompagné d’une petite dose d’éthanol, comme par exemple du whisky...

Comme on a pu le voir dans notre premier exemple, les « Smelly Maps » ou cartes olfactives entrouvrent des portes qui nous permettent d’améliorer notre compréhension du monde subtil des odeurs urbaines. L’exemple de la ville de York nous montre, quant à lui, qu’il est possible de valoriser le patrimoine olfactif de nos cités.
Je ne peux pas manquer, en guise de conclusion, de lancer un défi … Qui dressera la Smelly Map de la Smart City bruxelloise au moyen d’UrbIS ?
 

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